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22/07/2017

Le potin des cigales devant la fac de droit

A Marseille il y a des lauriers-roses partout, des roses pâle, des blancs, des roses foncé, quelques plumbago de ci de là, d'immenses platanes, et des cigales en pleine ville. Elles font même un potin du diable devant la fac de droit. Des cigales juristes qui commentent des arrêts dans les arbres, s'engueulent sur des jurisprudences, discutent droit des contrats et finances publiques. C'est charmant. Juste en face de la façade de la fac, nous déjeunons à une terrasse toute simple sur le trottoir d'en face à côté d'un bouquiniste, une aubergine cuite dans un petit carré de carton avec des raisins secs, des oignons et de la semoule, un régal, accompagné d'un jus étrange genre gingembre. La fac est en haut de la Canebière. On voit de loin des petits bouts de bateaux dans le port.

L'objet de mon amour

roses.pngTombée à nouveau hier soir dans Chateaubriand. Toujours mille choses pas encore lues. Hier soir, cette promenade avec madame de Chateaubriand, sous un orage soudain. Elle qui marche alors à toute vitesse, poussée par la peur. Comme il raconte cela ! C'est drôle, c'est bien vu, c'est vite dit, c'est formidable !

Lui bien sûr, revenant à Marseille où il était venu une première fois, 36 ans plus tôt, en 1802.

"...D’Avignon je me rendis à Marseille. Que peut avoir à désirer une ville à qui Cicéron adresse ces paroles, dont le tour oratoire a été imité par Bossuet : " Je ne t’oublierai pas, Marseille, dont la vertu est à un degré si éminent que la plupart des nations te doivent céder, et que la Grèce même ne doit pas se comparer à toi. " ( Pro L. Flacco .) Tacite, dans la Vie d’Agricola, loue aussi Marseille comme mêlant l’urbanité grecque à l’économie des provinces latines. Fille de l’Hellénie, institutrice de la Gaule, célébrée par Cicéron, emportée par César, n’est-ce pas réunir assez de gloire ? Je me hâtai de monter à Notre-Dame de la Garde , pour admirer la mer que bordent avec leurs ruines les côtes riantes de tous les pays fameux de l’antiquité. La mer, qui ne marche point, est la source de la mythologie, comme l’océan, qui se lève deux fois le jour, est l’abîme auquel a dit Jéhovah : " Tu n’iras pas plus loin. "

Cette année même, 1838, j’ai remonté sur cette cime ; j’ai revu cette mer qui m’est à présent si connue, et au bout de laquelle s’élevèrent la croix et la tombe victorieuses. Le mistral soufflait ; je suis entré dans le fort bâti par François Ier, où ne veillait plus un vétéran de l’armée d’Egypte, mais où se tenait un conscrit destiné pour Alger et perdu sous des voûtes obscures. Le silence régnait dans la chapelle restaurée, tandis que le vent mugissait au dehors. Le cantique des matelots de la Bretagne à Notre-Dame de Bon-Secours me revenait en pensée : vous savez quand et comment je vous ai déjà cité cette complainte de mes premiers jours de l’océan :

Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours, etc.

Que d’événements il avait fallu pour me ramener aux pieds de l’ Etoile des mers , à laquelle j’avais été voué dans mon enfance ! Lorsque je contemplais ces ex-voto , ces peintures de naufrages suspendues autour de moi, je croyais lire l’histoire de mes jours. Virgile place sous les portiques de Carthage un Troyen, ému à la vue d’un tableau représentant l’incendie de Troie, et le génie du chantre d’Hamlet a profité de l’âme du chantre de Didon.

Au bas de ce rocher, couvert autrefois d’une forêt chantée par Lucain, je n’ai point reconnu Marseille : dans ses rues droites, longues et larges, je ne pouvais plus m’égarer. Le port était encombré de vaisseaux ; j’y aurais à peine trouvé, il y a trente-six ans, une nave , conduite par un descendant de Pythéas, pour me transporter en Chypre comme Joinville : au rebours des hommes, le temps rajeunit les villes. J’aimais mieux ma vieille Marseille, avec ses souvenirs des Bérenger, du duc d’Anjou, du roi René, de Guise et d’Epernon, avec les monuments de Louis XIV et les vertus de Belzunce ; les rides me plaisaient sur son front. Peut-être qu’en regrettant les années qu’elle a perdues, je ne fais que pleurer celles que j’ai trouvées. Marseille m’a reçu gracieusement, il est vrai ; mais l’émule d’Athènes est devenue trop jeune pour moi...."

Chateaubriand. Mémoires d'outre-tombe, livre 14, chapitre 2.